Barbe blanche

Doc était de ceux que l’on ne regardait pas. Recroquevillé sous la cage d’escaliers de la Gare du Bonheur à la recherche d’un peu de chaleur, il ne se réchauffait malheureusement pas. En ce jour de grand froid, bien sûr, c’était déjà mieux que de traîner à l’extérieur, mais la chaleur humaine, il ne la trouvait pas. Les pendulaires pressés ne prenaient garde à lui. Certains d’entre eux posaient à peine les yeux sur Doc, mais comme gênés, ils détournaient rapidement le regard pour le poser sur des vitrines chargées. Il savait qu’il semblait différent. Lui avec ses vêtements couverts de charbon, son chariot rempli de breloques et sa grosse barbe blanche. Celle derrière laquelle il avait pris l’habitude de se cacher pour ne pas avoir à montrer ce visage rempli de désespoir.

Autrefois, il osait encore regarder les passants. Son saxophone aux lèvres, il animait les couloirs par sa musique qui faisait sourire et danser. Avec les quelques sous récoltés, il s’offrait un mince repas, une soupe et un bout de pain, de quoi se réchauffer et tenir jusqu’au jour suivant. Mais le temps l’avait affaibli, son souffle désormais si froid ne lui permettait plus de jouer et pour pouvoir manger, il avait dû se séparer de son instrument. Dorénavant, la musique sortait de haut-parleurs sans aucune humanité. Lors des périodes de fêtes, Doc ne pouvait plus fermer l’œil. Les guirlandes lumineuses et le son des cloches le maintenaient éveillé. Les gens pressés déambulaient emmenant avec eux de la neige plein les souliers et des flocons qu’ils chassaient involontairement sur Doc sans même remarquer sa présence au pied de l’escalier.

Si esseulé, si oublié, il aurait tant voulu parler. Partager avec ses vieux copains de la troupe du Bonheur, comme ils s’étaient nommés. Autour d’un verre de vin chaud que l’épicier leur avait gentiment offert, ils se racontaient leur vie d’avant, avec un soupçon de pudeur mais avec tant de respect. Doc était aujourd’hui le seul survivant de la troupe. Certains avaient fui ou s’en étaient sortis alors que d’autres étaient parti, pour de bon, « pour le bon », se disait Doc.

Il voulait rejoindre ceux qu’on lui avait enlevé lors de cet accident qui avait changé le cours de sa vie. Il les avait tant pleuré sans jamais n’avoir pu les faire revenir. Dans son chariot, il avait conservé quelques souvenirs du passé. Avec le peu de sous qu’il avait pu économiser, il avait acheté des cadeaux à ceux qu’il avait perdu en pensant qu’il pourrait ainsi les leur offrir quand il les retrouverait tout là-haut. Les doigts congelés, Doc fouilla dans ses affaires et prit une photo qu’il serra fort contre lui avant de s’endormir. Bercé par des odeurs de cannelle et de mandarine, il s’imagina au chaud, s’évadant vers un ailleurs plus heureux.

Lorsqu’enfin il put trouver le sommeil, il fut soudainement réveillé par une sensation désagréable mais néanmoins si chaleureuse. Deux yeux écarquillés fixaient Doc avec étonnement et une petite main tirait de manière insistante sa barbe blanche. Doc découvrit un enfant qui tendait un bonhomme en pain d’épices en sa direction. « Tiens c’est pour toi ! », insista l’enfant. Ses dentines avaient déjà entamé le bras droit du bonhomme qui pourtant paraissait toujours aussi intact. Doc accepta avec gêne son cadeau. L’enfant tira à nouveau sur sa barbe. « C’est une vraie ? », lui demanda-t-il. « Oui », répondit Doc en levant les yeux vers l’enfant. Ce dernier resta sans voix. « Et qu’est-ce qu’il y a dans ton chariot ? ». Doc expliqua au bambin qu’il contenait des trésors qui le rendaient heureux.

Il avait oublié les plaisirs de la parole, de l’échange, du regard posé sur soi. Alors qu’il s’était aujourd’hui senti partir, il avait enfin retrouvé espoir. Dans les yeux émerveillés de cet enfant, il comprit que le rêve n’avait aucune limite et qu’à son tour, il pouvait lui aussi rêver. Qu’il pourrait troquer ses haillons contre un costume réchauffant, que cette barbe ne serait plus là pour le cacher, qu’un jour son chariot deviendrait traîneau et qu’il pourrait ainsi parcourir le monde pour rendre à nouveau les gens heureux. Alors qu’on lui avait autrefois tout pris, Doc voulut donner, pour vivre, pour aimer.

 

© Fiona Marie Mueller, 2014

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