Des maux tus

Tu redouteras l’extérieur, différent de ce qu’il a pu être avant. Tu t’imagineras perdre tes repères, t’éloigner d’une réalité avec laquelle tu as déjà tant de difficulté à rester connecté·e. Tu redouteras l’extérieur et tous ces ennemis invisibles et masqués que tu dois contourner, auxquels tu dois te distancer. Tu auras en horreur celui qui t’approchera plus qu’à l’accoutumée.

Tu culpabiliseras de ne pas être touché·e par le virus, alors que tu n’as jamais ménagé ton corps, lui faisant subir de nombreux traumatismes. Tu culpabiliseras de continuer à souffrir de maux invisibles, psychiques, alors que d’autres se retrouvent hospitalisés, intubés, esseulés, endeuillés, au front, en première ligne.

Tu les regarderas à travers un écran, te nourriras de leur courage, vivras leur combats. Tu absorberas leurs émotions, évacueras chaque sanglot qui te noue la gorge depuis tant de temps. Tu refuseras de t’éloigner de ce flux d’informations douloureux et anxiogène. Parce qu’elle est bien là cette réalité. Il faudra que tu t’y ancres, coûte que coûte, que tu la subisses de plein fouet. Parce que tu penses que tu n’as rien vécu et que ta mélancolie profonde doit être justifiée.

Tu ressentiras quelques fois ta poitrine se contacter, des difficultés à respirer. Tu seras pris·e de sueurs, tu tousseras ton anxiété. Tu te diagnostiqueras malade, malade pour de vrai, de vrais maux, de maux perceptibles, de maux normaux. Tu réaliseras que tes symptômes sont ceux d’un esprit que tu considères comme torturé et tu culpabiliseras, là encore, de n’avoir comme souffrance qu’une empathie que tu crois calculée.

Dans des moments de répit, tu éprouveras aussi parfois de vives joies. Celle d’un espace, d’un temps, d’une créativité retrouvés. Celle de pouvoir contempler, méditer et aimer plus librement. Celle de ne pas ressentir l’oppression et l’agitation d’un quotidien stressant et surchargé. Celle de t’éloigner de toutes ces personnes toxiques, qui t’ont heurté·e, qui t’ont persécuté·e. Tu retrouveras le plaisir coupable de te sentir respirer. Tu redemanderas des gestes de solidarité et des sourires échangés. Tu embrasseras un monde dans lequel tu te sens plus à l’aise et accepté·e.

Tu te diras que la nature prend sa revanche, dans l’ordre bien logique des choses. Tu regretteras le mal que tu as pu lui infliger et te promettras d’agir tous les jours dorénavant autrement. Tu admireras sa résilience et imploreras son pardon. Mais tu te diras aussi qu’elle est trop peu rancunière pour mettre à mal l’humanité et trop éclairée pour trouver un quelconque réconfort dans une pandémie.

Tu te sentiras alors tout·e petit·e, indifférent·e, inutile. Tu voudras soutenir ton prochain, le cajoler de mots doux, de louanges, de remerciements. Tu ne supporteras pas la vue d’une personne âgée dans une file de supermarché. Tu ressentiras de profondes frustrations lorsque tes aînés refuseront ton aide, trop fiers et forts eux pour être protégés. Tu ne manqueras jamais les applaudissements à la fenêtre ou au balcon car tu le crois, la situation pourrait s’empirer si tu ne le faisais pas. Mais tu culpabiliseras là encore de vouloir user de cette situation pour remplir ce vide qui t’habite continuellement.

Tu détesteras plus que de raison ceux qui ne daignent pas répondre à tes messages. Tu redouteras que l’on t’oublie, que l’on t’abandonne. Car même si tu as parfois tellement souhaité disparaître, en cet instant, tomber dans l’indifférence t’est inconcevable. Parce que dans tes croyances, ces gens-là se fichent éperdument de toi. Parce qu’ils chercheront certainement un prétexte pour s’éloigner définitivement de ton mal-être illégitime et insupportable. Tu critiqueras leur égocentrisme, leur manque de sensibilité, d’altruisme. Tu réaliseras que tu n’es pas si bien placé·e pour leur faire de tels reproches, centré·e sur ta peine, accroché·e à ton anxiété. Mais tu souhaiteras que l’autre te comprenne, qu’il reconnaisse ta détresse et salue ton courage. Parce que toi tu étais déjà fragilisé·e avant.

Tu sauras que l’on est tant à éprouver ces peurs, ces vides, ces manques, cette tristesse, cette angoisse de l’instant présent et cet espoir timide d’un lendemain meilleur. A devoir se nourrir de croyances et d’incertitudes. A essayer vainement et triompher sans gloire. A culpabiliser et regretter. Tu t’interrogeras sur l’après, tu te demanderas si cette épreuve nous rendra meilleur·e·s, changé·e·s, plus solidaires, compréhensif.ve·s et ouvert·e·s aux autres, au monde, et toi, prêt·e à en débattre définitivement avec tes maux.

Tu sauras qu’une fois la vague passée, nombreux plongeront malheureusement dans le désespoir et l’épuisement. A avoir aidé, épaulé, rassuré, apaisé, écouté et soigné, il devront à leur tour être épaulés, rassurés, apaisés, écoutés et soignés. Parce qu’ils seront traumatisés. Parce qu’ils seront vidés. Parce que, comme toi, ils auront besoin d’un temps de rémission. Et parce que, comme toi, ils auront le droit d’être compris.

Tu sauras être là pour elle, pour lui, pour eux. Car ta force réside en ta capacité à ressentir l’humanité différemment, avec ses forces, ses faiblesses et ses espoirs. Car tu la regardes, avec tes émotions, tout simplement.

 

© Fiona Marie Mueller, 2020

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