La liseuse à la fenêtre

Ma douce Hilde,

 

Quelle éternité depuis nos déchirants adieux ! J’ai perdu le cours du temps, le fil de saisons. Le chemin jusqu’ici fut éprouvant, les longs trajets inconfortables, les routes, les mers, les inconvénients du voyage. Quel périple ! Je n’ai que peu aperçu le monde, les fenêtres embuées et les pluies torrentielles, la terre noyait mon cœur. Ces pleurs se sont dissipés à mon arrivée sur ces terres, comme libérée de la nostalgie d’un pays dans lequel je n’ai su trouver ma place. Vous me direz que mon errance se déplace, elle se prolonge quelque part, ailleurs. J’ignore ce que suis venue chercher et ce que je m’apprête à trouver. Qu’importe, je découvre, explore et m’ouvre aux autres, je ne veux rien manquer.

 

Si cette lettre vous a trouvée, vous la lisez très certainement le regard au loin, je vous connais si bien. Vivre le présent comme s’il était déjà passé, votre nostalgie du lendemain. Moi qui me hâte d’attendre le futur, le temps nous aurait tôt ou tard séparées…

 

Mais, tout comme moi, la passion vous anime. Faites-moi donc plaisir, partagez aujourd’hui cette plénitude à mes côtés. Ouvrez la fenêtre. Libérez-vous de votre quotidien, embrassez l’imaginaire et épousez l’inconnu.

 

Chaque jour, de nouvelles sensations, des sonorités, des odeurs, des couleurs qui réchauffent mon âme et éveillent mes sens. Les doigts humides qui tournent les pages d’un livre. La chaleur piquante du soleil sur les pommettes. L’humidité perlante. L’odeur évasive des fleurs de frangipanier. Les autochtones dévêtus. Les draps de lit à l’odeur délicate d’abricot-vanille. Les grelots des calèches. Les lanternes qui font miroiter les étoiles. Ces fruits pastel aux formes et saveurs insolites. L’exotisme de la verdure. Les pieds nus qui s’engouffrent sous le sable de corail. Les rizières qui se dessinent à perte de vue. Les perles qui s’entrechoquent au rythme des pas du vendeur à la sauvette. Les couchers de soleil rosés. Le vent marin. La complainte des vagues. Des instants suspendus, le vide dans sa plus belle hauteur. J’existe, j’éprouve, je respire, je vois, je me sens libre.

 

Jason ne m’a toutefois pas quittée d’une semelle. Si prévenant et protecteur, Dieu merci, j’admets quelque part mon insouciance et l’utopie féminine d’avoir voulu fuir seule. Jason n’évoque jamais ce qu’il a laissé derrière lui. Je me sens si redevable. Qu’en penserait Grand-Mère ? Un valet nègre qui sauve sa protégée des griffes de son promis. Quelle ordure ! Maudit soit cet assassin ! Je n’aurais su me comporter en digne épouse enfermée aux côtés de ce vieillard infirme.

 

J’espère que mon départ ne vous a pas mise dans l’embarras et le chagrin. J’en suis certaine, notre précieuse amitié préservera ce secret. Lorsque vous aurez terminé de lire ce courrier, je vous en supplie, veillez à trouver un lieu discret pour le dissimuler. Mes parents se presseraient de me retrouver s’ils venaient à l’intercepter.

 

Vous me manquez tant. Savoir que jamais je ne pourrai vous revoir me fend le cœur. J’ignorerai alors si vous habitez toujours les Tulipes, si votre prétendant aura enfin demandé votre main ou si vous êtes devenue mère. Mais la certitude de notre éternelle amitié me réconforte et je souhaite, de mes plus purs sentiments, que l’au-delà nous réunira à jamais.

 

Ma douce, veuillez croire à mon meilleur souvenir.

 

                                    Votre chère amie, Anneke

 

P.S. : L’art est ici foisonnant. J’aurais tant aimé que nous nous baladions dans les galeries de la Cour royale à parler de Vermeer et de son indicible, comme autrefois. Qui sait, lui-même saura nous réunir outre les mers et le temps, en peignant cet instant épistolaire, dont seules nous connaîtrons la secrète signification.

 

 

© Fiona Marie Mueller, 2014

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