Le Conte

Il était une fois un conte. Il en avait contemplé des phrases, des scènes enneigées, des personnages enchantés. Il s’en était fait des histoires et, chaque année, emmitouflé dans son papier blanc, il comptait les jours avant de pouvoir prendre vie et contenter des lecteurs affûtés. Mais cet hiver-là, tout semblait s’écrire bien différemment. Pas de Poe pour lui, celle sur laquelle il pouvait compter souffrait du syndrome de la page blanche. Affable, elle avait perdu ses mots. Analphabète la fille de lettres ! Ses idées filaient, les touches de son clavier se figeaient, la lampe du petit bureau restait éteinte, le contexte ne se prêtait décidément pas à la fête. Mécontent le conte était et en cette période de Noël, il ne se narrait pas. Complètement désœuvré, il se sentait laissé-pour-compte et rien ne lexiquait plus.

Il fallait savoir qu’après un an de livrernation, le conte n’était plus trop à la page et semblait avoir raté quelques chapitres. Grâce à sa place de choix sur la commode, le mots-fléchés avait lui tout lu. Depuis quelques mois, l’auteure contait fleurette. Princesse Fiona avait rencontré un mystérieux Shrek charmant et s’occupait dès lors plus coquettement : « Miroir, miroir, dis-moi qui est la plus belle du royaume » ? Retour après l’heure Cendrillon, repos à deux Belle au bois dormant ! Elle vivait un réel conte de fée.

Selon le mots-fléchés, elle était casée et le conte risquerait cette année de rester vide de tout mot. Mais le conte n’avala pas ces racontars. Même si le carnet de jeu avait Raiponce à tout, on le disait toutefois descendant de Pinocchio. Le conte décida donc de regarder plus loin que le bout de son nez. Il voulait naître le conte, être imprimé, peut-être primé, dévoré des yeux par les petits et les grands enfants un soir de réveillon. Mine de rien, l’auteure, elle aussi, en voulait tout autant. Elle avait d’habitude plus d’un tour dans sa plume. Elle attendait les mots tels des flocons, la guirlande de lumière, les étoiles au bout de son crayon. Mais cette année-là, la magie de Noël n’opérait pas.

Nostalgique, le conte se remémora des souvenirs bien encrés dans sa mémoire. Les barbes blanches, les lutins, les biscuits croquants, les odeurs de cannelle, de sapin, les amourettes, les surprises ! Qu’est-ce qu’il avait pu en contenir des héros et des aventures dans ses couches de papier ! Il aimait tant être créé, recréé, modifié, corrigé, critiqué, admiré. Malgré la grisaille, il était hors de question qu’il resta blanc comme neige… Il invoqua alors Perrault, Andersen, les Frères Grimm, sans pour autant atteindre l’effet escompté. A quelques jours des célébrations, le temps était pour lui plus que compté…

La veille de Noël, l’auteure avait baissé les mains… Seule l’image de ses lecteurs désappointés lui inspirait une courte comptine qu’elle n’osa rédiger. Elle devait s’y résoudre, ce n’était que dans la douleur qu’elle savait écrire. Son bonheur à elle se troquait contre une infertilité créative aigue. Non, même Lewis Carroll et ses herbes magiques ne pouvaient rien faire pour elle. Dehors, la neige ne tombait toujours pas. Seule face à sa haute bibliothèque, l’auteure invoqua alors le Petit Poucet, La petite Sirène, Hansel et Gretel… Elle croqua une part de pain d’épice, pleura des océans, sema des miettes…

C’est alors qu’un livre tomba de la bibliothèque : Un chant de Noël, de Charles Dickens. Le conte qui assistait à la scène se mordit la couverture : Non, elle ne pouvait pas faire de plagia, le maître s’en retournerait dans sa tombe ! Et sa mère, oui la maman de sa créatrice-à-en-re-devenir avec sa double licence en lettres, ne serait pas dupe ! Elle ouvrit les guillemets, au grand soulagement du conte. « J’ai tenté, à travers ce petit livre plein de fantômes, de donner forme à une idée qui ne doit en aucun cas fâcher mes lecteurs, ni les monter les uns contre les autres, ou contre la saison, ou contre moi-même. Qu’elle hante agréablement leurs maisons, et que personne ne souhaite jamais la faire disparaître. »

Il était une fois l’histoire d’un conte qui conte, ou qui compte, à vous de voir et vous vivrez heureux !

 

© Fiona Marie Mueller, 2016

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