Le cas dos

Penché au-dessus du brancard, le lutin de garde n’osait annoncer son diagnostic au Père-Noël. Ça commençait à sentir le sapin. Une épine dorsale douloureuse, une Pentecôte cassée, la messe était dite !

Lors d’une trêve avec le Père Fouettard, le Père-Noël avait forcé sur le Glögg, un vin chaud ramené de sa dernière escale en Suède. Santé, tu parles ! A force d’avoir fait la dinde, il s’était pris une bûche.

Le Père-Noël tendait l’échine. Il s’empara fébrilement d’un papier tendu par l’elfirmier. Même s’il en avait lu d’autres, la liste qu’il découvrit lui parût interminable :

– Ouverture de courrier interdite

– Rédaction de commande interdite

– Emballage de cadeaux interdit

– Nouage de cadeaux interdit

– Distribution de cadeaux interdite

– Grignotage de biscuits de Mère-Noël interdit

– Entrainement au vol interdit

– Port de costume interdit (sous-costumes autorisés)

– Hibernation recommandée

… jusqu’à ce que le patient reprenne du poil de la tête.

La barbe ! Cette année, on n’allait visiblement pas lui faire de cadeau.

 

A une semaine du réveillon, son voyage semblait bien compromis. Des milliers d’enfants à livrer, un seul Père-Noël et pas de remplaçant. Se faire traîner par un traîneau traîné par des intraitables têtes de rennes ? Seul lui savait les maitrenniser. Et que faire d’une hotte portée par un homme qui trotte comme une chochotte ? Mais encore, comment s’infiltrer par des cheminées bien verticales alors qu’à ce stade, il avait plutôt la courbure de Quasi-maux-de-dos ?

Il avait envisagé solliciter l’aide de Mel-corps, Masse-part et Mal-thazar. Mais leur animal était au chômage technique en Orient pour cause d’hernie bossale. Dommage…

Affréter des avions aux quatre coins du globe ? Non, le Père-Noël avait voté en faveur d’une taxe carbone, bien avant l’apparition de tous ces engins volants. Il refusait de devenir l’Amazone de la livraison.

Il ne lui restait plus qu’à se soigner et ce, avec patience, grâce au temps et sans traitement car côté Pôle nord, les osthéo, physio et autres médecins OH-OH-OH ne couraient pas les pistes. Le Père-Noël vivait bien en « Lagonie », le pays du plus long rétablissement ! Même son stock infini de Docteur Maboul, d’ambulances Playmobil, Doctor toys, valisettes ou autres mallettes n’allait pas accélérer sa convalescence.

 

Alité, affaibli et grognon, le Père-Noël perdait toute motivation. L’impossibilité de se mouvoir en cette période de fêtes lui filait le brouillard, un vrai coup de blanc. Les journées étaient courtes mais lui semblaient bien longues et ses occupations vides de sens :

– Peigner et repeigner sa barbe, puis l’emmêler en la tortillant entre ses doigts dodus

– Faire de même avec sa moustache

– Boire des mugs de lait supposé renforcer son ossature

– Visiter des sites de e-commerce, remplir son panier et ne pas le valider, faute de détenir une adresse à laquelle se faire livrer la marchandise

– Regarder les chaînes d’information en continu en visionnant une bonne dizaine de fois les mêmes reportages sur la situation désastreuse des magasins de cadeaux bloqués par d’étranges personnages en gilets jaunes

– Se laisser aller à des réflexions profondes sur sa garde-toge peu étoffée à son goût

Et rebelhotte !

Seul Rudolph et son nez de d’Hopiclown le divertissait vraiment… La dépression saisonnière ne touchait donc pas que le commun des mortels.

 

Le Père-Noël ne savait plus que faire. Il allait décevoir tous ces bambins qui attendaient de l’entrevoir et qui, par la même occasion, ne recevraient pas de présent. Lui qui n’avait pas l’habitude de formuler de demandes. Lui qui donnait sans souhaiter recevoir. Lui qui avait été bien sage, presque tous les jours de l’an, presque… Mais il en avait demandé pardon.

 

A cours d’activité, il décida de relire la pile de courriers qui jonchait le sol autour de son lit. La malice avec laquelle les enfants le cher-issait le fit demi-sourire. Jamais à court d’arguments, ils savaient prendre le Père-Noël par les sentiments qui appréciait retrouver le plaisir de dévorer ces lettres.

Au-dessous d’un second tas d’enveloppes blanches, il tomba soudainement sur un courrier différent, une boîte volumineuse, d’un rouge vif, avec un beau ruban verdoyant, sur laquelle se trouvait l’inscription :

Fair le toure de la planete avec petit Papa Nöel. Merci. Dolly 

En approchant son bras vers la boîte, le Père-Noël fut soudainement surpris par d’étranges secousses provenant de l’intérieur de l’écrin. Il s’empara d’un bout de ruban qui ornait le colis afin de le ramener vers lui et découvrir ce qui s’y cachait. Mais en vain. La boîte était bien trop lourde à tirer. Du moins, elle l’était pour un éclopé comme pépé Noël au fond de son lit. Le colis ne cessait de vibrer. Etait-il piégé ? Le Père-Noël avait côtoyé quelques imminents démocrates étasuniens qui s’étaient fait récemment piégés. Mais tout de même, de là à ce qu’il se fasse Trumper.

Raté ! Bénéficiant d’un étonnant élan de jeunesse, Le Père-Noël parvint à retirer le ruban sans déplacer la lourde boîte. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il découvrit un petit minois apparaître sous le couvercle.

 

Le Père-Noël invita l’enfant à sortir de son emballage. Mais cette dernière lui tendit les bras sollicitant son aide. C’était l’hôpital qui se foutait de la charité !

– Tu es mal tombée ma petite… Dolly, je suppose ?

L’enfant acquiesça.

– Vois-tu, avec l’âge, le corps devient douloureux, le froid n’arrange rien, parfois on glisse, bobos, maux de dos, pas de traineau, pas de cadeau, au bout du rouleau ! Enfin, tu es sûrement un peu trop jeune pour comprendre ? Dis, je parle dans ma barbe ou tu ne pipes juste pas un mot ?

Toujours assise dans sa boîte, Dolly qui sembla tout à coup remontée prit une profonde respiration.

– Non je suis pas trop petite ! J’ai 6 ans et demi d’abord. Et moi je peux pas marcher. J’ai une maladie depuis que je suis bébé. Papa et maman m’ont dit que je pouvais avoir des rêves et que si j’y crois fort et que je reste positive, ils se réalisent. J’aimerais voir tous les pays du monde. Alors comme c’est dur pour moi de voyager et que j’ai pas envie d’embêter mes parents, j’ai pensé que si je rencontrerais le Papa Noël, tu m’emmèneras avec toi dans ton traineau et alors je ferai le tour de la planète. J’ai demandé à mon voisin Lulu de m’envoyer ici. Mais mon fauteuil ne rentrait pas dans la boîte, j’avais juste avec moi mon jus de fruits et mes biscuits… Mais bon, je suis là, je t’ai trouvé, il n’y a pas de quoi se plaindre pour se faire plaindre !

La délicate pique envoyée par la jeune fille retourna le Père-Noël, littéralement ! Bouleversé par le touchant récit de Dolly, il n’allait certainement pas se la mettre à dos. Si elle avait su prendre son courage à deux mains, alors il pouvait lui aussi le prendre à deux pieds. Et puisqu’impossible n’est pas Père-Noël, il établit un plan divin. Certes, légèrement à l’opposé des recommandations qu’il avait reçues mais il n’allait pas se laisser faire conglutiner ici aussi facilement. Remonté comme une pendule, il se lança dans une course contre les fuseaux horaires aux côtés de Dolly pour livrer tous les cadeaux à temps !

De nouveau sur bottes, le Père-Noël installa Dolly sur une chaise. Il fouilla son dressing et trouva une petite tenue identique à la sienne, à quelques XXXL près, qu’il tendit à la jeune fille. Pour ne pas attirer l’attention en portant une hotte, le Père-Noël chargea l’arrière de son manteau de cadeaux. Quitte à être courbé, autant se la jouer boss de la bosse ! A coup de sel, les rennes formèrent rapidement l’attelage. Une fois le traineau en ordre de vol, le Père-Noël déposa confortablement Dolly et lui tendit les rennes. Et le véhicule décolla en direction du soleil couchant pour livrer tous les foyers de planète.

 

Cette soirée-là, ce fut Dolly qui, grâce un astucieux jeu de poulies installées sur le traineau, s’infiltra dans chaque cheminée pour remplir de ses mains habiles les petits souliers. Et les enfants du monde entier n’y virent que du feu !

C’est ainsi donc que, lors d’une nuit d’hiver, Dolly devint l’indispensable assistante du Père-Noël et ce, tous les 24 décembre depuis. Un précieux cadeau qui s’offre ou se reçoit, à vous de voir, mais un précieux cadeau auquel on ne tournera pas le dos. Il faut y croire, la magie de Noël opère toujours.

 

© Fille de Facteurs née Fiona Marie Mueller, 2018

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